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- 1985 -
Nous nous retrouvons au Marais de
Guînes. Deux jeunes mariés contemplent la propriété qu’ils
viennent d’acheter. Une modeste maison y est construite près d'un
plan d'eau et nos nouveaux propriétaires décident alors de combler une
partie de cette mare, pour en faire un jardinet.
Ils se procurent donc à peu de
frais de la terre de remblais dans les environs. Notre propriétaire se
met à l’ouvrage et épure cette terre des cailloux. Il va y trouver
aussi 5 morceaux de ferraille qu'il jette négligemment sur le petit trottoir de
ciment qui borde la maison
Vous
devinez bien que cette action va être lourde de conséquences.
La
suite est peut-être inattendue !
- Les
jours passent puis les semaines...
Près de la
mare aux canards, le jardin est bien implanté, … et nos 5 objets de
forme circulaire, d'une couleur un peu cuivrée traînent toujours non
loin de là. Ils ne sont pas beaux mais trois d'entre eux servent de
jouets aux jeunes enfants de la famille qui vit bien modestement. Les
deux autres objets, faciles à accrocher, ont été rangés sur l'un des
murs de la buanderie.
Jusqu’à ce
moment, nos jeunes propriétaires n'ont pas porté plus d'attention que
cela à ces objets qui risquent fort, un jour ou l'autre de passer dans
la poubelle, de glisser dans l'eau boueuse de la petite mare ou de se
faire oublier sous de la terre humide.
- Les mois se succèdent, les années
aussi...
Les enfants ont grandi, le père et
la mère commencent à être marqués par les ans et les travaux
difficiles et nos trois objets gisent toujours dans la cour. 14 ans
qu'ils traînent là, tantôt à droite, tantôt à gauche, parfois sous
un amas de feuilles, parfois dans une motte de terre, toujours soumis
aux intempéries.
14 ans qu'ils sont malmenés par
les enfants, ignorés des parents.
- Nous sommes maintenant en Juin
1999.
C’est le soir, l'un des enfants
est adossé à la porte de la maisonnette. Il contemple les lieux
lorsque son regard est soudain attiré par un éclat inhabituel. Le
soleil couchant donne en effet à l'un de nos objets une couleur toute
particulière.
Il le ramasse et s'interroge: «Les
métaux qui ne s'oxydent pas, de cette couleur dorée, ne sont pas
nombreux». On dit que «Tout ce qui brille n'est pas or» mais «ce
qui ne brille pas en est peut-être». Il serait intéressant de se
renseigner, on ne sait jamais.
- Chose fut faite auprès
d'un bijoutier de Calais qui n'hésita pas une seconde: «C'est de l'or
et on peut en tirer un bon prix car ces objets sont des bijoux
anciens... Il faut absolument voir un antiquaire qui évaluera ce petit
trésor.»
Vous pensez bien que la modeste
famille fit appel rapidement à un bijoutier-antiquaire qui
écumait d’ailleurs régulièrement la région en quête
d'objets intéressants.
La mère se disait : «On
possédait des bijoux dans la cour et on ne le savait même pas. On va
peut-être pouvoir améliorer l'ordinaire pendant quelques temps avec
l'argent que nous allons en tirer ?»
Le jour venu, notre expert observa
brièvement les trois objets sortis du jardin et nettoyés à la hâte.
Fébrilement, sans prononcer le moindre mot, il sortit son chéquier, écrivit
puis déposa sur la table de la modeste maison un chèque d'une valeur
de 200 000F (30 000€).
- La mère empocha lentement
le chèque. Elle n'osait compter le nombre de zéros tant ils étaient
nombreux. Tout fusait dans sa tête : les achats possibles, l'aide
aux enfants, une vie plus heureuse... Mais pendant ce temps, le père
observait l'attitude anormale de l'acquéreur. Une impression bizarre
l'avait envahi, celle de se faire arnaquer malgré l'importance de la
somme.
Imaginez maintenant l'antiquaire
sortant de la propriété, un trésor sublime dans le cartable, les
mains moites, la sueur au front, la peur au ventre qu'on ne le rappelle... Il peut se
frotter les mains, ce monsieur. Il vient de s'approprier un bracelet et un collier pré-gaulois,
une superbe ceinture de la même époque. Un bijou unique fait d'une
triple torsade et fermé aux extrémités par une sorte de trompe. Trois
kilogrammes d'or chargés d'histoire, façonnés en bijoux uniques d'une
valeur inestimable.
- Escroqués ou non par
l'antiquaire, la somme était rondelette et l'événement avait incité
la famille à la plus grande discrétion. Le silence était retombé
comme une chape de plomb sur cette histoire d'or et d'argent. Personne n’avait
et n’aurait vent de ces événements.
- Tout ce serait arrêté là,
si quelques mois plus tard, en Mars 2000, un couple de retraités de
Balinghem faisait une découverte extraordinaire. Près de leur étang,
ils avaient voulu niveler la terre issue de ce dernier et rapportée sur
le jardin. Ils mirent à
jour et sous les lames d’un motoculteur 6 morceaux de métal de formes
similaires. Cette forme particulière et la couleur peu ordinaire
intriguèrent nos gens. La brosse eut vite fait de décrotter
l’ensemble.
- Il s’agissait aussi d’un trésor.
Nos retraités allèrent sur Paris
pour consulter des antiquaires. On leur a fait croire n'importe quoi.
« Je me souviens »
dit la dame, « nous étions dans le métro, notre trésor
dans mon sac, … j’avais une peur bleue, j’observais chaque
individu de crainte d’être victime d’un vol à l’arraché
… Finalement, nous nous sommes adressés directement au Musée
des Antiquités Nationales à St Germain en Laye ».
Et là, la
surprise : 1,8 Kg d’or à 24 carats entraient dans la fabrication
de nos 4 Bracelets pré-gaulois
et nos 2 torques trouvés.
Nos retraités et le Musée sont
restés très discrets sur la transaction dont le montant s’annonçait
être de loin bien supérieur à la somme donnée à la famille guînoise
par notre antiquaire peu scrupuleux. La nouvelle, bien sur, fit la
« une » des journaux locaux, se propagea et c’est
avec une certaine amertume que nos vendeurs de bijoux du Marais de Guînes
se virent confirmer l’arnaque dont ils avaient été victimes.
Coup de théâtre...
Nos infortunés Guînois retrouvent,
par le plus grand des hasards , dans la buanderie, accrochés derrière
des chaînes de vélo, deux autres bijoux.
Rappelez-vous :
ils avaient vendu trois pièces alors que, du remblais providentiel, ils
avaient sorti cinq morceaux de ferraille.
Nos guînois se rapprochèrent des heureux retraités de
Balinghem et le Musée fut aussitôt contacté.
Madame Louboutin conservatrice se déplaça
immédiatement afin de mettre en sécurité les deux pièces retrouvées.
Elle avait pris connaissance de la mésaventure arrivée à la famille
guînoise et n’avait pas tort
de se précipiter.
Les deux morceaux de ferraille étaient
en fait deux superbes torques datant eux aussi de la fin de l’age de
bronze. L’un d’un poids de 343 g était décoré de 5 côtes ciselées ;
l’autre de 794 g était unique, décoré de fines stries obliques
inversées à chaque embout.
La commission artistique proposa à
nos heureux guînois le rachat des deux colliers, cette fois à leur
juste valeur et personne ne fit de confidence sur le montant élevé de
la transaction.
Le procureur de la République fut
par la suite saisi afin de récupérer les 3 premiers bijoux achetés très
en dessous de leur valeur. Ils furent d’ailleurs à l’époque classés
trésor national et furent renégociés avec beaucoup de difficultés.
Deux familles
de la région avaient vécu ainsi, bien différemment et à leur manière,
la mise à jour d’un trésor vieux de 3000 ans.
- Il est très étonnant
qu’il y ait eu deux dépôts de bijoux précieux à si peu de distance
et en cette fin d'age de bronze dans la région de Guînes. (Ces deux trésors trouvés ne font en effet pas
partie d’une même offre votive). Les bijoux gravés (ceux du
Marais de Guînes) sont plus
spécifiques au Continent et aux Iles Britanniques alors que les bijoux
non gravés (ceux de Balinghem) font penser à une origine ibérique.
Ils montrent tout comme les tumulus
découverts sur le haut de Guînes, qu’une société importante,
organisée et hiérarchisée s’était bien établie dans notre région
voici plus de trois mille ans.
- Avec ces deux découvertes,
le Musée des Antiquités Nationales de St Germain en Laye possède
aujourd’hui la plus extraordinaire collection d’objets datant de la
fin de l’age de bronze. Elle surprend les visiteurs et fait le bonheur
des chercheurs.
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